Nouvelle : « Le coup de feu »

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Voici une courte nouvelle écrite il y a quelques années déjà, et dont l’idée de départ est née d’un simple jeu de mots :

LE COUP DE FEU

Ҫa y est.

Le coup de feu me laisse sur le carreau.

Mes genoux heurtent le sol à mi-chemin entre les tables douze et treize. Dans ma chute, mon regard glisse sur une rangée de couverts alignés par ma femme. Sur les serviettes blanches qu’elle dispose à longueur d’années sur nos nappes immaculées.

Je m’effondre avec la délicatesse d’une pièce de viande échouée sur mon plan de travail. Et j’ignore encore tout de ce qui vient après. C’est la surprise du chef.

Pour tout vous dire, je suis au comble de l’étonnement. Pas par ce qui m’arrive. Cela devait se produire tôt ou tard. Soyons honnêtes. « On se mène la vie dure ! » comme le répète souvent ma femme. Je suis surpris par comment cela m’arrive. Dans ma bouche, le goût est fade. Je m’attendais à quelque chose de bien plus amer sans doute.

Une étoile, c’était bien. La deuxième est tombée par surprise. Je n’en demandais pas tant. C’était trop. Ma femme était aux anges. Il fallait en tirer de la fierté. Les clients se dédoublèrent eux-aussi. Dans le métier, on appelle ça « le bouche à oreille ».

Deux fois plus de bouches. Deux fois plus d’oreilles. Les employés en costume-cravate des bureaux voisins rameutaient leurs collègues et leurs secrétaires. Ils s’attablaient à côté d’assortiments de jeune couples armés du guide des bonnes tables. Un filet de poisson aux courgettes pour la quatre ! Les retraités en balade s’étaient passé le mot eux aussi. Ils venaient faire leur pause gourmande. Du bout des doigts, ils scrutaient avec application ce que ma carte avait à leur offrir par-dessus leurs lunettes. Prendrez-vous un apéritif ?

Les commentaires des anciens sur mes plats ne franchissaient pas le mur de brume du coin fumeur où les jeunes gens de bonne famille se pressaient de prendre des airs graves et révoltés avec leur martini ou leur vodka orange. C’était horrible toutes ces histoires aux infos. Un maquereau aux groseilles pour la quinze!

Il fallait que la magie opère à tout prix. A quinze euros comme à trente. Je leur sortais un lapin de ma toque. J’utilisais des bouts de ficelle. Mes tartes flambaient et se renversaient. Sur mes simples conseils, les carafes d’eau se changeaient en bouteilles de vin à même de flatter les palais et les gosiers les plus exigeants. J’avais plus d’un tour dans mon sac. J’avais aussi un ulcère à l’estomac.

Le coup de feu de midi ne fait pas de cadeau. Tous les restaurateurs vous le diront. A l’heure de pointe, soit vous êtes un magicien, soit vous disparaissez. Jour après jour, la cohorte des estomacs des alentours vient gronder à la même heure. Il faut les contenter avant la reprise. Les apaiser à coup de hors d’oeuvres, le temps de jongler en cuisine. Tout va comme il veut à la table treize ?

Le coup de feu de midi est un tir au ralenti. Une balle dont la trajectoire peut traverser une somme de dizaines d’années et de milliers de couverts s’il le faut. Tôt ou tard, elle vous fait payer l’addition.

De la cuisine, j’entends un brouhaha d’où sortent quelques phrases tronçonnées par l’ouverture du passe-plat devant ma femme qui attend. Je peux découper toute une série de carottes à la chaîne ou dépiauter un poisson sans même m’en rendre compte. C’est comme mes médicaments pour l’estomac. Je ne me souviens jamais si je les ai pris ou non.

En cuisine, les anecdotes échangées entre confrères lors de nos rares rencontres me reviennent en boucle. Le coup de feu, on vit avec. C’est le boulot qui veut ça. Mais il y a un truc qui a le don de nous foutre en l’air. Tous les restaurateurs vous le diront. C’est le client qui ne paie pas. On a tous le nôtre tôt ou tard, et on ne peut rien faire. Parce que quoi que l’on fasse, on l’a dans l’os au bout du compte.

Dans la profession, le grand classique c’est l’histoire du banquet. Tout le monde la connait et la répète, mais personne ne pourrait dire le nom du pauvre type à qui elle est arrivée.

C’étaient des fiançailles ou peut-être un anniversaire. Cela varie selon celui qui raconte. Le déjeuner s’est bien passé. Plus de cinquante couverts, et tout le monde a mangé chaud. A la fin du repas, les convives se tapent sur le ventre. L’humeur est bonne. Celui qui invite se lève pour payer, mais les autres s’empressent de protester. Ce n’est pas à lui de payer. Ils vont tous mettre la main à la poche. Le gars qui est debout n’est pas d’accord. Il se tourne vers le traiteur amusé par ce petit manège et lui lance: « S’ils veulent tous payer, j’ai une idée ! A votre signal, on sort tous faire la course autour de la salle des fêtes et le dernier de retour sur sa chaise paye pour tout le monde ! » Au départ donné par le traiteur, tous les ventres pleins se ruent à l’extérieur.

Lorsque notre homme comprend la ruse, il est déjà trop tard. Le voilà seul dans la salle avec cinquante couverts impayés et deux yeux pour pleurer.

Quelques années plus tôt, j’y ai eu droit moi aussi. Je l’avais aperçu à travers le passe-plats, alors que ma femme disparaissait avec un riz sauté aux crevettes sur le bras. Il devait avoir dix-huit ans à tout casser. J’aurais dû y aller tout de suite. Avale ton whisky et casse toi avant que je ne te botte le cul ! Comme le traiteur dans la salle des fêtes, j’aurais dû réagir plus tôt. Au lieu de cela, je l’ai laissé descendre ses amuse-gueules arrosés de whisky, son riz sauté aux crevettes, ses profiteroles et son café.

Ma femme ouvre le passe-plat. Le gars de la table cinq dit qu’il n’a pas d’argent. On ne veut pas y croire tant que cela ne nous est pas arrivé. Le gars sort en marchant. En le secouant, je ne fais que troubler sa digestion. Il me rote au visage. Ҫa m’est resté sur l’estomac depuis, coup de feu après coup de feu. Les médicaments n’y ont rien fait. J’ai continué à les prendre pour ma femme, mais j’avais mieux en cuisine.

Lorsque ma femme ouvre le passe-plat ce midi, je comprends tout de suite que ça recommence, rien qu’à voir comment elle me regarde. « Le gars de la treize » finit-elle par dire.

L’homme en costume-cravate se lance dans un discours. « Je n’ai pas de quoi vous payer. J’ai oublié mon porte-feuilles ». Enfin, j’imagine que c’est ce qu’il dit, parce que je n’entends plus rien. Les anecdotes de mes confrères me reviennent en boucle. Je peux tirer sur un homme sans même m’en rendre compte. La détonation et les cris me sortent de ma léthargie.

Ҫa y est.

Le coup de feu de midi m’a fait payer l’addition. Le corps ensanglanté n’a plus rien à dire. Je tombe à genoux entre les tables douze et treize.

Et j’ignore encore tout de ce qui vient après.

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2 réflexions sur “Nouvelle : « Le coup de feu »

  1. EDON-ROMET

    « Le propre de la nouvelle cuisine est de
    vider le portefeuille sans remplir l’estomac…. » au moins toi tu remplis l’estomac sans vider les portefeuilles…un grand art….cette nouvelle est un met raffiné, tu jongles avec les mots et les expressions culinaires comme avec les ingrédients….Miam!

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