« The Leftovers » / « Les disparus de Mapleton » (Tom Perrotta)

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A une époque où de nombreux auteurs et éditeurs se reposent sur ce qu’on appelle le high concept (Une histoire surprenante au point de départ facile à résumer) pour sortir du lot, il faut savoir séparer le bon grain de l’ivraie.

Une accroche efficace est en effet loin d’être une garantie de qualité, et le soufflé retombe parfois très vite.

En terme d’effet choc, le postulat de départ de Les Disparus de Mapleton se pose là : Un 14 octobre, deux pour cent de la population mondiale disparaît exactement au même moment sans aucune explication.

Difficile de ne pas être intrigué d’emblée par une telle histoire, mais le roman tient-il toutes ses promesses? La réponse dépendra de la confrontation entre vos attentes et la voie qu’a décidé d’emprunter Tom Perrotta.

L’auteur utilise un prologue pour évoquer le phénomène mystérieux qui va lancer son récit. Les faits sont racontés à posteriori, presque à la va-vite. On ne «vit » pas l’expérience, car on nous la raconte presque à la manière d’un Previously on… cher aux séries télévisées feuilletonantes. Le message est clair : C’est « l’après » qui compte. L’histoire ne débute d’ailleurs que trois ans après ce terrible jour d’octobre.

On aurait pu imaginer de multiples possibilités d’histoires à partir d’une telle idée, comme autant de mondes parallèles. Tom Perrotta ne cherche à aucun moment à fournir des explications (qui seraient forcément décevantes, non? Mais allez dire ça à Stephen King et son dôme…) L’auteur vise le coeur, en se focalisant sur une bourgade américaine, Mapleton, et sur une poignée de personnages tous connectés d’une manière ou d’une autre (liens du sang, amitié, une histoire d’amour sur le fil, etc)

Le vrai sujet de cet étonnant roman pourrait peut-être se résumer ainsi : comment continuer à vivre quand plus rien n’a de sens? Et si le thème réel de cette histoire n’était rien d’autre que le deuil (des personnes disparues, de la vie d’avant, des idéaux, des religions telles qu’on les connaissait…) enveloppé dans un MacGuffin malin aux atours fantastiques?

A ce sujet, l’éventail des réactions des personnages à l’événement du 14 octobre est l’un des plus gros points forts du livre.

Il y a d’un côté ceux qui voudraient continuer à aller de l’avant coûte que coûte, comme le maire de la ville, Kevin Garvey, et ceux qui n’ont de cesse de rappeler aux autres que tout est perdu : les membre de la secte des « Guilty Remnants » (qu’à rejoint la femme de Kevin) qui ne s’habillent désormais plus qu’en blanc, ont fait voeu de silence, et passent leur temps à harceler les habitants de Mapleton par leur simple présence en fumant cigarette sur cigarette.

Et au milieu de tout cela, il y a ceux qui hésitent encore entre remonter à la surface ou se laisser couler pour de bon, tel le personnage de Nora Durst, tristement célèbre pour avoir perdu toute sa famille…

L’auteur ne s’autorise à aucun moment à juger ses personnages et ne fait que nous placer avec eux devant de nombreuses interrogations existentielles. L’optimisme à tout prix n’est-il pas une forme d’aveuglement? Comment peut-on se reconstruire après une tragédie de grande ampleur? La résilience est-elle la seule solution?

Loin d’être l’oeuvre nihiliste qu’elle aurait pu être, Les Disparus de Mapleton est une aventure émotionnelle qui nous prend souvent au dépourvu (Qui aurait pu croire que l’évocation d’un épisode de Bob l’éponge pourrait nous mettre la larme à l’oeil?)

Le roman vient d’être adapté en série pour la chaine HBO et sa première saison s’est achevée il y a peu de temps. Si vous n’avez pas encore suivi la série et que vous envisagez de le faire, la suite de cet article comporte quelques légers « spoilers »

Toujours là?

En découvrant la série avant de lire le roman dont elle est adaptée, on pouvait se demander à qui attribuer les qualités et les défauts de la version télévisée.

Si la série, pour l’instant, est d’une très grande qualité dans son ensemble, elle comporte un point faible : l’intrigue tournant autour du personnage de Holy Wayne, un gourou de secte prétendant pouvoir débarrasser tout un chacun de sa peine au moyen d’une simple accolade. A l’écran, le personnage a quelque chose de caricatural et son histoire précipitée semble trop souvent déconnectée du reste de l’intrigue et peine par conséquent à passionner le spectateur.

Il n’en est rien dans le roman, car l’auteur prend le temps de décrire le passé du personnage et d’expliquer comment il est devenu ce qu’il est. Son sort est également très différent et sans ambiguïté sur le papier.

Autre élément potentiellement problématique dans la série : Lindelof, connu pour son travail sur « Lost », est cocréateur au côté de Tom Perrotta. Les aspects mystérieux de la série lui sont directement imputables (Des apparitions étranges, un magasine qui contiendrait un secret, des personnages en proie à la folie, etc) En somme, tout ce dont l’auteur du roman n’avait pas besoin pour rendre son récit captivant. On est donc en droit d’espérer que la vision de Perrotta ne sera pas noyée lors de la saison deux, puisque les deux auteurs vont maintenant se retrouver devant une page blanche, la première saison couvrant déjà l’intégralité du texte…

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Nouvelle « Pauvre petit garçon » (Dino Buzzati)

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Voici une histoire très efficace écrite en 1966 par Dino Buzzati. Sa construction méthodique est une source d’inspiration pour les amateurs d’écriture de nouvelles dont je fais partie!

Comme d’habitude, Mme Klara emmena son petit garçon, cinq ans, au jardin public, au bord du fleuve. Il était environ trois heures. La saison n’était ni belle ni mauvaise, le soleil jouait à cache-cache et le vent soufflait de temps à autre, porté par le fleuve.

On ne pouvait pas dire non plus de cet enfant qu’il était beau, au contraire, il était plutôt pitoyable même, maigrichon, souffreteux, blafard, presque vert, au point que ses camarades de jeu, pour se moquer de lui, l’appelaient Laitue. Mais d’habitude les enfants au teint pâle ont en compensation d’immenses yeux noirs qui illuminent leur visage exsangue et lui donnent une expression pathétique. Ce n’était pas le cas de Dolfi; il avait de petits yeux insignifiants qui vous regardaient sans aucune personnalité.

Ce jour-là, le bambin surnommé Laitue avait un fusil tout neuf qui tirait même de petites cartouches, inoffensives bien sûr, mais c’était quand même un fusil ! Il ne se mit pas à jouer avec les autres enfants car d’ordinaire ils le tracassaient, alors il préférait rester tout seul dans son coin, même sans jouer. Parce que les animaux qui ignorent la souffrance de la solitude sont capables de s’amuser tout seuls, mais l’homme au contraire n’y arrive pas et s’il tente de le faire, bien vite une angoisse encore plus forte s’empare de lui.

Pourtant quand les autres gamins passaient devant lui, Dolfi épaulait son fusil et faisait semblant de tirer, mais sans animosité, c’était plutôt une invitation, comme s’il avait voulu leur dire : « Tiens, tu vois, moi aussi aujourd’hui j’ai un fusil. Pourquoi est-ce que vous ne me demandez pas de jouer avec vous? »

Les autres enfants éparpillés dans l’allée remarquèrent bien le nouveau fusil de Dolfi. C’était un jouet de quatre sous mais il était flambant neuf et puis il était différent des leurs et cela suffisait pour susciter leur curiosité et leur envie. L’un d’eux dit :

« Hé ! vous autres !… vous avez vu la Laitue, le fusil qu’il a aujourd’hui ? »

Un autre dit:

« La Laitue a apporté son fusil seulement pour nous le faire voir et nous faire bisquer mais il ne jouera pas avec nous. D’ailleurs il ne sait même pas jouer tout seul. La Laitue est un cochon. Et puis son fusil, c’est de la camelote !

– Il ne joue pas parce qu’il a peur de nous», dit un troisième.

Et celui qui avait parlé avant :

« Peut-être, mais n’empêche que c’est un dégoûtant ! »
Mme Klara était assise sur un banc, occupée à tricoter, et le soleil la nimbait d’un halo. Son petit garçon était assis, bêtement désœuvré, à côté d’elle, il n’osait pas se risquer dans l’ allée avec son fusil et il le manipulait avec maladresse. Il était environ trois heures et dans les arbres de nombreux oiseaux inconnus faisaient un tapage invraisemblable, signe peut-être que le crépuscule approchait.

« Allons, Dolfi, va jouer, l’encourageait Mme Klara, sans lever les yeux de son travail.
– Jouer avec qui ?
– Mais avec les autres petits garçons, voyons ! vous êtes tous amis, non ?
– Non, on n’est pas amis, disait Dolfi. Quand je vais jouer ils se moquent de moi.
– Tu dis cela parce qu’ils t’appellent Laitue ?
– Je veux pas qu’ils m’appellent Laitue !
– Pourtant moi je trouve que c’est un joli nom. A ta place, je ne me fâcherais pas pour si peu. »
Mais lui, obstiné :
« Je veux pas qu’on m’appelle Laitue ! »

Les autres enfants jouaient habituellement à la guerre et ce jour-là aussi. Dolfi avait tenté une fois de se joindre à eux, mais aussitôt ils l’avaient appelé Laitue et s’étaient mis à rire. Ils étaient presque tous blonds, lui au contraire était brun, avec une petite mèche qui lui retombait sur le front en virgule.
Les autres avaient de bonnes grosses jambes, lui au contraire avait de vraies flûtes maigres et grêles. Les autres couraient et sautaient comme des lapins, lui, avec sa meilleure volonté, ne réussissait pas à les suivre. Ils avaient des fusils, des sabres, des frondes, des arcs, des sarbacanes, des casques. Le fils de l’ingénieur Weiss avait même une cuirasse brillante comme celle des hussards. Les autres, qui avaient pourtant le même âge que lui, connaissaient une quantité de gros mots très énergiques et il n’osait pas les répéter. Ils étaient forts et lui si faible.

Mais cette fois lui aussi était venu avec un fusil.

C’est alors qu’après avoir tenu conciliabules les autres garçons s’approchèrent :
« Tu as un beau fusil, dit Max, le fils de l’ingénieur Weiss. Fais voir. »
Dolfi sans le lâcher laissa l’autre l’examiner.
« Pas mal », reconnut Max avec l’autorité d’un expert.

Il portait en bandoulière une carabine à air comprimé qui coûtait au moins vingt fois plus que le fusil. Dolfi en fut très flatté.

« Avec ce fusil, toi aussi tu peux faire la guerre, dit Walter en baissant les paupières avec condescendance.
– Mais oui, avec ce fusil, tu peux être capitaine », dit un troisième.
‘ » Et Dolfi les regardait émerveillé. Ils ne l’avaient pas encore appelé Laitue. Il commença à s’enhardir.
Alors ils lui expliquèrent comment ils allaient faire la guerre ce jour-là. Il y avait l’armée du général Max qui occupait la montagne et il y avait l’armée du général Walter qui tenterait de forcer le passage. Les montagnes étaient en réalité deux talus herbeux recouverts de buissons ; et le passage était constitué par une petite allée en pente. Dolfi fut affecté à l’armée de Walter avec le grade de capitaine. Et puis les deux formations se séparèrent, chacune allant préparer en secret ses propres plans de bataille.

Pour la première fois, Dolfi se vit prendre au sérieux par les autres garçons. Walter lui confia une mission de grande responsabilité : il commanderait l’avant-garde. Ils lui donnèrent comme escorte deux bambins à l’air sournois armés de fronde et ils l’expédièrent en tête de l’armée, avec l’ordre de sonder le passage : Walter et les autres lui souriaient avec gentillesse. D’une façon presque excessive.

Alors Dolfi se dirigea vers la petite allée qui descendait en pente rapide. Des deux côtés, les rives herbeuses avec leurs buissons. Il était clair que les ennemis, commandés par Max, avaient dû tendre une embuscade en se cachant derrière les arbres. Mais on n’apercevait rien de suspect.

« Hé ! capitaine Dolfi, pars immédiatement à l’attaque, les autres n’ont sûrement pas encore eu le temps d’arriver, ordonna Walter sur un ton confidentiel. Aussitôt que tu es arrivé en bas, nous accourons et nous y soutenons leur assaut. Mais toi, cours, cours le plus vite que tu peux, on ne sait jamais… »
Dolfi se retourna pour le regarder. Il remarqua que tant Walter que ses autres compagnons d’armes avaient un étrange sourire. Il eut un instant d’hésitation.

« Qu’ est-ce qu’ il y a ? demanda-t-il.
– Allons, capitaine, à l’ attaque ! intima le général.

Au même moment, de l’autre côté du fleuve invisible, passa une fanfare militaire. Les palpitations émouvantes de la trompette pénétrèrent comme un flot de vie dans le cœur de Dolfi qui serra fièrement son ridicule petit fusil et se sentit appelé par la gloire.

« A l’ attaque, les enfants ! » cria t-il, comme il n’aurait jamais eu le courage de le faire dans des conditions normales.

Et il se jeta en courant dans la petite allée en pente.

Au même moment un éclat de rire sauvage éclata derrière lui. Mais il n’eut pas le temps de se retourner. Il était déjà lancé et d’un seul coup il sentit son pied retenu. A dix centimètres du sol, ils avaient tendu une ficelle.

Il s’étala de tout son long parterre, se cognant douloureusement le nez. Le fusil lui échappa des mains. Un tumulte de cris et de coups se mêla aux échos ardents de la fanfare. Il essaya de se relever mais les ennemis débouchèrent des buissons et le bombardèrent de terrifiantes balles d’argile pétrie avec de l’ eau. Un de ces projectiles le frappa en plein sur l’oreille le faisant trébucher de nouveau. Alors ils sautèrent tous sur lui et le piétinèrent. Même Walter, son général, même ses compagnons d’armes !

« Tiens! Attrape, capitaine Laitue. »

Enfin il sentit que les autres s’enfuyaient, le son héroïque de la fanfare s’estompait au delà du fleuve. Secoué par des sanglots désespérés il chercha tout autour de lui son fusil. Il le ramassa. Ce n’était plus qu’un tronçon de métal tordu. Quelqu’un avait fait sauter le canon, il ne pouvait plus servir à rien.

Avec cette douloureuse relique à la main, saignant du nez, les genoux couronnés, couvert de terre de la tête aux pieds, il alla retrouver sa maman dans l’allée.

« Mon Dieu! Dolfi, qu’est-ce que tu as fait ? »

Elle ne lui demandait pas ce que les autres lui avaient fait mais ce qu’il avait fait, lui. Instinctif dépit de la brave ménagère qui voit un vêtement complètement perdu. Mais il y avait aussi l’ humiliation de la mère : quel pauvre homme deviendrait ce malheureux bambin? Quelle misérable destinée l’ attendait ? Pourquoi n’avait-elle pas mis au monde, elle aussi, un de ces garçons blonds et robustes qui couraient dans le jardin ? Pourquoi Dolfi restait-il si rachitique? Pourquoi était-il toujours si pâle? Pourquoi était-il si peu sympathique aux autres? Pourquoi n’avait-il pas de sang dans les veines et se laissait-il toujours mener par les autres et conduire par le bout du nez? Elle essaya d’imaginer son fils dans quinze, vingt ans. Elle aurait aimé se le représenter en uniforme, à la tête d’un escadron de cavalerie, ou donnant le bras à une superbe jeune fille, ou patron d’une belle boutique, ou officier de marine. Mais elle n’y arrivait pas. Elle le voyait toujours assis un porte-plume à la main, avec de grandes feuilles de papier devant lui, penché sur le banc de l’ école, penché sur la table de la maison, penché sur le bureau d’une étude poussiéreuse. Un bureaucrate, un petit homme terne. Il serait toujours un pauvre diable, vaincu par la vie.

« Oh! le pauvre petit! » s’ apitoya une jeune femme élégante qui parlait avec Mme Klara.

Et secouant la tête, elle caressa le visage défait de Dolfi.

Le garçon leva les yeux, reconnaissant, il essaya de sourire, et une sorte de lumière éclaira un bref instant son visage pâle. Il y avait toute l’amère solitude d’une créature fragile, innocente, humiliée, sans défense; le désir désespéré d’un peu de consolation; un sentiment pur, douloureux et très beau qu’il était impossible de définir. Pendant un instant – et ce fut la dernière fois -, il fut un petit garçon doux, tendre et malheureux, qui ne comprenait pas et demandait au monde environnant un peu de bonté.

Mais ce ne fut qu’un instant. « Allons, Dolfi, viens te changer! » fit la mère en colère, et elle le traîna énergiquement, à la maison.

Alors le bambin se remit à sangloter à cœur fendre, son visage devint subitement laid, un rictus dur lui plissa la bouche.

« Oh ! ces enfants! quelles histoires ils font pour un rien! s’exclama l’autre dame agacée en les quittant. Allons, au revoir, madame Hitler! »