Chronique : « Gemma Bovery » (Posy Simmonds)

Par défaut

Posy Simmonds, auteure de romans graphiques, se plait à dresser des portraits de femmes charismatiques et dépeindre toute la fascination que celles-ci peuvent exercer sur les hommes qui les entourent.

Avant Tamara Drewe, Posy Simmonds fit ses armes sur Gemma Bovery, d’abord publié sous la forme de colonnes dans les pages du journal The Guardian dès la fin des années quatre-vingt dix.

Gemma Bovery conte l’histoire du personnage titre, une jeune Londonienne qui tente de fuir son ennui et son mal-être en achetant une maison en Normandie avec son mari Charlie. Tout ira bien au début, avant bien sûr que les choses ne se compliquent lorsque Gemma prendra un amant. Nous ne dévoilerons pas ici la suite…

D’ailleurs vous pensez déjà la connaître, n’est-ce pas?

Le rapprochement entre Emma Bovary, la tragique héroïne du roman de Gustave Flaubert, et celui de ce roman graphique ne vous aura en effet sûrement pas échappé. Ici toute ressemblance avec un personnage ayant existé (dans le monde de la fiction) n’est bien sûr pas fortuite…

Les rapprochements, Joubert ne fait que ça… Ce personnage de boulanger, un brin voyeur, s’amuse dans un premier temps du nom de la Londonienne. Par un curieux hasard, sa nouvelle voisine porte presque le même nom que le personnage de son roman favori! Pour tromper son ennui et nourrir son goût pour le romantisme, il va jusqu’à souhaiter que Gemma s’intéresse au séduisant jeune homme qu’elle rencontre au marché sous ses yeux. Lorsque les choses se déroulent comme il les avait imaginées, le boulanger se prend à fantasmer sur la tournure future des événements et se change en narrateur de sa relecture « en vrai » du roman de Flaubert.

Gustave Flaubert aurait dit : « Madame Bovary, c’est moi!». A un premier degré de lecture, on pourrait s’amuser à imaginer Posy Simmonds détournant cette prétendue citation pour la mettre dans la bouche du personnage de son roman graphique.

Mais le jeu des identifications ne s’arrête pas là! Une véritable mise en abyme s’amorce en effet dès les premières pages. Si Gemma Bovery se moque de l’étrange ressemblance de son nom avec celui de notre célèbre héroïne française, Joubert, le boulanger désoeuvré, la prend très au sérieux, lui, et cherche à la prévenir de son destin funeste qu’il révise en se replongeant dans la lecture du roman du 19ème siècle.

Joubert ne serait-il donc pas lui aussi Emma Bovary? Notre amateur de littérature n’est-il pas surpris lui-même par son obsession pour la jeune anglaise et le parcours romantique qui lui paraît tout tracé? Ne cherche-t-il pas à s’évader de sa routine devant le spectacle d’une tragédie annoncée qu’il redoute un peu tard?

Et au final, ne sommes-nous pas, nous lecteurs, des Madame Bovary nous délectant des aventures de Joubert, passionné par Gemma, réplique parodique d’Emma Bovary?

Rira bien qui rira le dernier!, semble ainsi nous dire l’auteure. Voilà que nous nous trouvons nous-mêmes agréablement troublés par un récit qui nous aura, pour quelques heures, sortis de nos préoccupations ordinaires…

Et quel récit! Posy Simmonds ne manque pas d’idées pour allier ses textes ciselés à ses élégantes et précises illustrations. Le lecteur se trouve alors devant un incroyable dilemme : se hâter de tourner les pages pour savoir où cette fabuleuse histoire va l’amener ou prendre son temps pour savourer chaque dessin, chaque détail, chaque phrase…

Mais il ne faut pas s’y tromper. L’inévitable drame aura bien lieu : il faudra bien que l’histoire se termine.

Il n’y aura plus qu’à imiter notre cher Joubert et reprendre la lecture au début en attendant de nous laisser berner à nouveau, de notre plein gré, par d’autres récits de Posy Simmonds…

Publicités

Chronique : « Jimmy Corrigan » (Chris Ware)

Par défaut

Qui est donc Jimmy Corrigan, personnage central de ce roman graphique de Chris Ware, dont le nom fait office de titre à l’ouvrage?

A en croire le sous-titre de la version originale, il n’est autre que le gamin le plus malin de la terre (« The smartest kid on earth »)

Si les premières pages de l’album narrent effectivement les (més)aventures du petit Jimmy, l’histoire propulse rapidement notre jeune américain dans l’âge adulte sans transition ni ménagement. Au passage, le lecteur n’aura pas eu le temps de déceler les exceptionnels signes d’intelligence promis. Pas plus que chez n’importe quel autre bambin en tout cas.

Y aurait-il alors une double tromperie sur la marchandise?

Bien au contraire. Peut-être un peu d’ironie, et encore… A mesure que l’on suit le parcours de Jimmy, on se prend vite à douter de la volonté de l’auteur de nous faire rire de son personnage. C’est même tout l’inverse qui finit par se produire. Jimmy n’a rien d’exceptionnel et c’est, en partie, ce qui le rend attachant.

D’ailleurs, rien n’est fait pour nous indiquer quoi penser, tant les vignettes sont souvent avares en dialogues et, à l’inverse, riches en détails visuels que l’on pourra explorer à loisir pendant des heures.

Qu’en est-il de l’histoire? Elle est presque banale. Jimmy Corrigan approche tranquillement de la quarantaine. Il vit seul, effectue un travail ennuyeux à Chicago et son principal lien social se résume à sa mère possessive. Jusqu’au jour où son père le contacte après trente ans d’absence… Le gentil « loser » va devoir se faire violence pour tenter de connaître son géniteur.

Sans dévoiler la suite des péripéties de notre anti-héros, Jimmy va en voir des vertes et des pas mûres…

Qui est donc Jimmy Corrigan alors? Pour en revenir à notre question initiale, il est ce que nous venons de décrire tout en étant presque un double fictionnel de l’auteur. Chris Ware n’a effectivement connu son père que très tard. Leur rencontre s’est également passée suite à un coup de fil qu’il n’attendait plus.

On serait tentés de penser que Chris Ware avait besoin de digérer son expérience douloureuse et de la transformer en fiction pour mieux vivre avec. Pour produire quelque chose de beau et de définitif quand la vie a la fâcheuse tendance à s’écrire à coups d’épisodes médiocres sans fournir de conclusions satisfaisantes.

« Jimmy Corrigan » peut sembler difficile d’accès à première vue, qu’il s’agisse de la forme (un style extrêmement épuré) que du fond (la solitude, l’abandon, la famille dysfonctionnelle…), mais cette oeuvre d’une grande sensibilité mérite bien que l’on se penche sur elle.

Une oeuvre d’art comme antidote à « la merditude des choses »…

Chronique : « Pastorale Américaine » (Philip Roth)

Par défaut

Retour sur un chef d’oeuvre écrit par Philip Roth, illustre auteur américain ayant (hélas!) pris sa retraite il y a quelques mois après soixante années d’écriture.

Pastorale Américaine (American Pastoral en VO) est un roman aux multiples récompenses : prix Pulitzer de la fiction (1998), prix du meilleur livre étranger (2000), une place dans le palmarès des cent plus grands livres de Time Magazine (2005), seconde place des meilleurs romans des vingt-cinq dernières années dans le supplément littéraire du New York Times (2006) N’en jetez plus, la coupe est pleine!

Par où commencer pour rendre hommage à cette oeuvre incontournable? Question difficile tant la structure de son récit pourrait s’assimiler à une spirale (infernale). Peut-être que le plus simple est alors de se laisser guider par son fameux narrateur, Nathan Zuckerman…

Nathan Zuckerman? Ce nom ne vous est pas étranger? Cela n’aurait rien de surprenant. Il mérite bien que l’on s’attarde sur son cas quelques instants. Il n’est autre que l’alter-ego à peine voilé de Roth qui l’a utilisé comme protagoniste ou comme narrateur dans nombre de ses romans, ajoutant une profondeur « méta-fictionnelle » bienvenue et une fine analyse de la figure de l’écrivain. « Sa vie, son oeuvre… » comme dirait l’autre.

L’histoire débute par un courrier reçu par Zuckerman. Seymour Levov (dit « Swede »), figure ultra populaire de ses années lycée le contacte pour lui demander d’écrire un livre sur son père. Seymour Levov, ancien sportif de haut niveau et idole de ses camarades, est devenu un père de famille et un homme d’affaires prestigieux. Zuckerman, pétri d’admiration depuis son enfance, accepte sans se poser de questions et se précipite au rendez-vous fixé dans un restaurant.

Zuckerman masque tant bien que mal sa déception lorsque la conversation à table lui paraît superficielle et qu’il ne semble plus être question d’un livre… S’agit-il d’un malentendu? D’une rencontre manquée?

Ce n’est que plus tard que le narrateur comprendra ce qui s’est passé à table. Levov a essayé de lui parler, mais n’a rien pu lui dire. Les mots lui ont littéralement manqué.

Levov chérissait son mode de vie, son idéal de réussite atteint à la sueur de son front. Une réussite familiale prolongée sur trois générations. Il aura fallu attendre la quatrième génération et les bouleversements des années soixante pour que tout finisse par voler en éclats. A cause d’un drame inqualifiable. Innommable. Une déflagration dont les dommages collatéraux s’additionneront jusqu’à ce que les piliers du rêve américain cèdent et qu’il ne reste plus que ruines et désillusions.

Zuckerman aura à coeur de plonger dans l’histoire familiale des Levov en effectuant de nombreux aller-retours sur le drame (dont il vaut mieux ne rien dévoiler ici) qui a mis le feu aux poudres, en s’en écartant pour prendre du recul, explorer des pistes, émettre des hypothèses pour toujours y revenir, attiré comme par un aimant maléfique. Le narrateur investigateur n’aura de cesse d’explorer les moindres recoins de l’âme des protagonistes, sondant l’avant et l’après. Il s’effacera rapidement derrière une histoire plus grande que lui, plus grande que les Levov, plus grande que le New Jersey où se déroulent les événements. Celle du rêve américain dont il arpentera les cendres avec amertume et compassion.

Au vu de ses innombrables qualités et de ses perspectives sans fin, Pastorale Américaine aurait tout aussi bien pu porter un autre titre. Celui d’une autre oeuvre de Philip Roth : Le Grand Roman Américain.