Chronique : « La vie devant ses yeux » (Laura Kasischke)

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Le choix pour un auteur d’ouvrir son récit par un prologue est toujours délicat. Pourquoi en effet ne pas permettre au lecteur d’entrer directement dans l’histoire, voire au coeur de l’action, in medias res ?

Pour être justifié, un prologue doit répondre à un besoin bien précis : permettre d’évoquer des événements se déroulant avant le temps du récit ou, à l’inverse, dans un futur plus ou moins éloigné. Il permet par exemple de mettre en place un univers plus large ou de donner un aperçu intriguant de ce vers quoi l’histoire va tendre.

Lorsque le prologue s’impose, son écriture ne doit rien laisser au hasard. Il se doit d’être efficace, percutant, intriguant. On pourrait utiliser l’image d’un lance-pierre tendu à l’extrême pour donner la force au récit de se propulser jusqu’à la dernière page.

Pas de faux suspense ici : le prologue de La vie devant ses yeux est un véritable modèle de réussite de ce délicat exercice.

Sauf que l’image du lance-pierre, évoquée plus haut, se voit rapidement remplacée dans l’esprit du lecteur par celle d’une arme à feu. En l’occurence, celle que tient dans sa main un lycéen décidé à effectuer un carnage dans son école. Lorsque son chemin va croiser celui de notre personnage principal, une jeune lycéenne en pleine discussion avec sa meilleure amie dans les toilettes de l’école, tout va voler en éclats à la faveur d’une question glaçante : laquelle de vous deux dois-je tuer?

L’histoire peut alors commencer, propulsée sur les rails d’un train fou. L’écho de la déflagration résonnera comme un avertissement pendant tout le reste de la lecture.

Le récit va alors se dérouler sur deux temporalités entremêlées : les errements des deux lycéennes quelques mois avant la fusillade jusqu’au moment fatidique, et la vie de Diane Mc Fee, notre personnage principal, désormais âgée d’une quarantaine d’années.

Depuis l’événement tragique de son adolescence, Diane Mc Fee est allée de l’avant, bien déterminée à vivre sa vie comme elle l’entendait et à réaliser ses objectifs. Et tant pis si le rêve puéril de devenir une starlette glamour s’est inévitablement mué avec le temps en celui de devenir une femme accomplie à la fois dans sa vie personnelle et professionnelle.

Diane a épousé un homme à qui elle continue à vouer une admiration sans borne malgré le passage des années. Leur fille est une écolière aussi charmante que brillante. Ils vivent tout les trois dans une belle maison au coeur d’une banlieue résidentielle. Une vie idéale en somme.

Tout irait pour le mieux dans le meilleur des mondes si la cloison entre passé et présent ne commençait pas à devenir si poreuse…

Avec son écriture qui parvient miraculeusement à conjuguer la grâce et une précision chirurgicale, Laura Kasischke nous plonge dans un récit quasi-schizophrène dans lequel tout semble toujours aller par deux. Le passé et le présent. La réalité et le fantasme. L’espoir et la désillusion. Le rêve et le cauchemar. Un dynamitage en règle du rêve américain que ne renierait pas David Lynch…

Le roman de Laura Kasischke foisonne d’interrogations existencielles : peut-on aller de l’avant à tout prix? Est-il possible de faire comme si le passé n’avait pas d’incidence sur le moment présent? La recherche du bonheur parfait est-il illusoire? Peut-on ignorer le combat qui se mène en nous entre le Bien et le Mal?

« La vie devant ses yeux » est un cheminement. Une errance sinueuse. Un parcours truffé d’angles morts sur lequel s’engage Diane Mc Fee à regrets, presque à reculons, consciente que quelque chose l’attend à l’arrivée. Une vérité aussi attirante que terrifiante qui n’attend qu’à lui sauter enfin aux yeux…

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