Chronique : « Alt-Life » (Falzon / Cadène)

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On ne compte plus les oeuvres nous proposant une immersion dans une réalité virtuelle. Les films « Matrix » des Wachowski et « Existenz » de Cronenberg, ou bien « Harsh Realm » (le comics puis surtout la série TV) pour ne citer que quelques exemples mémorables. Mais le duo derrière la bande dessinée « Alt-Life » semble avoir pris la pleine mesure du risque de redite.

La question est en effet adressée dès les premières pages avec l’évocation de « Matrix » et la façon dont le film représentait à l’époque (1999 déjà…) un monde virtuel. Par un commentaire méta bien senti, l’un des personnages défend la vision de la réalité virtuelle des Wachowski à l’aide d’une comparaison avec un autre auteur visionnaire. Nul autre que Jules Verne qui anticipait déjà un voyage incroyable dans « De la Terre à la Lune ».

L’argument est donc établi d’entrée de jeu. Point de redite, mais une réinvention. Une nouvelle proposition doublement originale et pertinente puisque le scénario aussi bien que le dessin nous offrent une nouvelle incursion (un « trip », dans tous les sens du terme, pourrait-on dire) dans un univers imaginaire que l’on croyait connaître.

Le dessin tout en ligne claire et en courbes sied à merveille à cet univers où on ne cesse d’arrondir les angles pour se lover dans sa bulle, tandis que les couleurs, éclatantes, apportent une touche de merveilleux à cet endroit qui a tout d’un jardin d’Eden pour nos nouveaux Adam et Eve.

Ici, pas de grand antagoniste. Pas d’obstacle à surmonter dans la grande tradition du schéma actantiel. Du moins pas d’obstacle extérieur. Car il y a bien une quête, mais celle-ci est existentielle et philosophique.

René et Josiane sont des pionniers de cette réalité virtuelle qui sera bientôt leur réalité tout court. Le monde physique est voué à disparaître. Ni apocalypse ni catastrophe écologique particulière. Notre monde est juste un vieux corps malade qui a atteint sa limite et qu’il va falloir laisser mourir.

Mais dans un monde sans limites, comment se définir ? Comment chercher le bonheur lorsque rien n’est inatteignable ? Comment faire confiance à nos sens lorsque tout peut être faux ? Et à l’heure où la connexion est totale, comment peut-on se sentir aussi déconnectés ? Quel est le sens de l’existence ?

René et Josiane sont les pionniers d’une « Terra Nova » cérébrale. Les héros d’une aventure intérieure où la véritable rencontre de soi même, puis de l’autre, est le défi à relever. Une aventure vertigineuse à laquelle nous invitent Joseph Falzon et Thomas Caldène. Et une telle invitation au voyage, cela ne se refuse pas…

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« Ce serait presque beau si ce n’était pas si triste » (chronique)

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« Ce serait presque beau si ce n’était pas si triste ». Cette phrase issue de l’un des poèmes de James Fleann pourait presque s’appliquer à son ouvrage. Presque. Le mot à son importance. On le trouve d’ailleurs dans le titre du recueil : « La forme d’une âme (presque) »

Car de la beauté, il y en a réellement dans ce recueil de poèmes. Un peu partout. Là où on ne l’attend pas forcément. A la manière de Baudelaire et de son « Une charogne », pour ne citer qu’une référence évidente. Baudelaire est d’ailleurs ouvertement cité par l’auteur (lors d’une jouissive célébration du vin !)

Baudelaire n’est que l’un des modèles parmi d’autres évoqués par James Fleann, mais que l’on ne s’y trompe pas : James Fleann est bien de son siècle. Douloureusement de son siècle, pourrions-nous ajouter. De brèves allusions à un smartphone ou à un magasin Leclerc sont là pour nous le rappeler.

De la beauté donc, mais la tristesse n’est jamais loin. A fleur de peau, sur la surface des immeubles, dans les ruelles et surtout, peut-être, dans le crâne où notre enfer intérieur est attisé par le souvenir et la mélancolie. Un sentiment d’aliénation cousu main.

Beauté et tristesse. Aucune antinomie, bien au contraire.

« Finalement j’aime bien » peut-on lire dans l’un des poèmes du recueil. Nous pourrions nous amuser avec l’idée que l’auteur réagit lui-même à la première phrase citée dans ce commentaire.

Ça tombe bien. Nous aussi, on aime bien !

« Killing and Dying » (Adrian Tomine)

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Contrairement à ce que ce titre pourrait laisser présager, le roman graphique d’Adrian Tomine n’a rien d’un thriller ou d’un roman noir. Il s’agit d’une compilation de six histoires, simples en apparence, dont la brièveté est inversement proportionnelle à l’effet durable procuré au lecteur. Des récits poignants bien qu’ordinaires, ou plutôt des récits poignants parce qu’ordinaires.

Si la mort est omniprésente dans le titre, l’auteur choisit de ne la faire apparaître qu’en creux dans ses histoires. Ce qui pourrait être considéré comme une forme de pudeur relève davantage d’un choix esthétique d’une grande pertinence : aucune besoin de surligner l’issue fatale de nos existences. De simples évocations par petites touches suffisent (sous une forme elliptique poignante dans l’histoire qui donne son nom à l’ouvrage, pour ne citer qu’un exemple)

L’auteur, maitre d’un minimalisme que n’aurait pas renié Raymond Carver, opte en effet pour une approche chirurgicale des sentiments, sans paradoxalement livrer une copie froide. On pense ainsi au dépouillement et aux symétries d’un Chris Ware pour ce qui est du dessin, mais aussi pour la tonalité des tranches de vie qu’il nous expose.

Mais qu’en est-il de ces histoires justement ? Un horticulteur aux ambitions artistiques incomprises. Une jeune femme embarrassée par sa ressemblance troublante avec un « personnage public » (nous n’en dirons pas plus !), une rencontre entre deux égarés, des aller-retours entre le Japon et les Etats Unis, une ado qui se cherche, un homme qui retourne hanter son ancien appartement… La fragmentation de ces récits reflète l’aspect fragmenté d’existences reliées par une quête de sens ou d’identité et des errements qui ne mèneront pas forcément les personnages quelque part…

La beauté réside justement dans ces creux, dans ce qui se passe entre les cases et dans ces bulles et ces mots que l’auteur n’utilise que lorsque c’est strictement nécessaire, afin de ne rien imposer au lecteur mais, au contraire, de l’inviter à s’investir dans ces parcours de vie tortueux et peut-être y reconnaître ses propres fêlures dans un jeu de miroirs déformants et, qui sait, y trouver du réconfort…

Chronique : « L’histoire secrète de Twin Peaks » (Mark Frost)

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En matière de série TV, s’il y a bien un mot galvaudé, c’est l’adjectif « culte », accolé à tout bout de champ à chaque nouvelle création un peu « hype » du petit écran. Avec un peu de recul sur ce genre à part entière, combien y a t’il réellement de « séries cultes » et quelles sont-elles ? Selon les journalistes spécialisés ou les fans éclairés, les réponses obtenues seront légèrement différentes, mais l’oubli de « Twin Peaks » serait purement impardonnable !

Pour rappel, la série n’a duré que deux saisons de 1990 à 1991 (une première saison excellente composée du pilote plus sept épisodes, et une seconde saison de 22 épisodes de qualité moins homogène mais tout aussi incontournable). Le nombre d’épisodes est certes restreint, mais l’univers de la série a ensuite été développé, entre autres, à travers un film («Fire Walk With Me » en 1992), et des livres « Le secret journal de Laura Palmer », « Les cassettes audio de l’agent Cooper »… et désormais « L’histoire secrète de Twin Peaks » écrite par Mark Frost, co-créateur de la série aux côtés de David Lynch.

Il serait tentant de ne voir en cet ouvrage qu’une forme d’opportunisme cynique. Un simple « produit dérivé » contribuant au « teasing » pré-saison 3 (annoncée pour le premier semestre de 2017 après plus de 25 années écoulées depuis le terrible « cliffhanger » de la saison 2 !) Ce serait commettre une erreur, car la qualité générale du livre le rend indispensable à tout fan de la série.

La première chose que l’on remarque, c’est le soin apporté à l’objet en lui-même. La couverture est magnifique. Il suffit ensuite de feuilleter rapidement les pages pour être émerveillé par leur contenu : documents d’archive « officiels », lettres, rapports, etc

L’idée de départ est des plus intrigantes : un mystérieux « archiviste » (dont l’identité se dévoilera au fur et à mesure…) a compilé un large dossier avant de le laisser dans une malle près d’une nouvelle scène de crime à Twin Peaks. Gordon Cole (joué par David Lynch lui-même dans la série) charge un agent du FBI (dont les initiales sont TP) de lire le dossier, de vérifier les faits et d’en tirer des conclusions…

Mark Frost semble avoir pris un malin plaisir à developper une mythologie qui se laissait deviner par petites touches dans la série et qui ne gagnait en importance que dans les derniers épisodes. Et il ne fait pas les choses à moitié puisqu’il inscrit son histoire dans celle, beaucoup plus vaste, des Etats-Unis, remontant jusqu’aux explorations de Lewis et Clark !

Aussi vrai que « les hiboux ne sont pas ce que l’on croit », la question «Qui a tué Laura Palmer ? » cachait, comme on l’avait compris depuis longtemps, d’autres questions bien plus larges… Mark Frost apporte de nombreux nouveaux éléments de connaissance, même si le terme « réponse » est bien trop définitif pour être utilisé pour une oeuvre telle que « Twin Peaks »…

L’angle ufologique, qui n’était abordé que brièvement dans la série, est ici largement développé, rapprochant « Twin Peaks » d’une série qui sera développé quelques années seulement plus tard et qui n’est autre que… « The X Files ». Dans « Twin Peaks », il a toujours été question d’êtres venus d’ailleurs, mais croire qu’il suffisait de regarder vers le ciel était une belle méprise…

En plus de braquer les projecteurs sur des zones d’ombre de la série, Mark Frost n’oublie pas de nous donner des nouvelles des habitants si attachants que nous avions abandonnés à leur sort et assure une forme de transition avec la nouvelle fournée d’épisodes que l’on attend avec fébrilité.

Comme le disait Héraclite d’Ephèse, philosophe de l’antiquité, « on ne se baigne jamais deux fois dans les mêmes eaux ». Surtout si elles sont aussi troubles que celles de Twin Peaks…

Chronique : « Born to run » (Bruce Springsteen)

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On ne compte plus les livres consacrés au « boss » (dont l’hautement recommandable « Bruce » de Peter Ames Carlin), mais il en restait un à écrire. Celui que le fan n’osait plus espérer : l’auto-biographie. C’est désormais chose faite. Mais comme Springsteen ne fait jamais les choses à moitié, il lui aura fallu sept longues années pour écrire le récit de sa vie… Pas de faux suspense : le résultat est à la hauteur de l’attente.

L’anecdote est connue : le déclic de cette envie d’écriture fut la remarquable prestation de notre « working-class hero » et de son légendaire E-street band lors de la finale du Superbowl de 2009. Après une telle apogée, que restait-il à faire sinon regarder le chemin parcouru dans le rétroviseur ?

Avec la générosité qui le caractérise, Bruce n’oublie pas d’inclure son histoire dans une histoire plus grande. Celle de son quartier, de sa famille (dysfonctionnelle), de ses amis et surtout celle de son pays. Bruce est né aux USA. On connait la rengaine. Il l’a assez chanté, sans toujours être compris. Il se souvient de tout. La ségrégation. La guerre du Vietnam (à laquelle il a échappé, mais qui lui a volé des proches) Le 11/09/01. La crise économique…

Bruce Springsteen, c’est un gros morceau d’Amérique. Celle d’Elvis, arrivé tel un messie du rock dans la petite lucarne d’un gamin du New Jersey grâce au Ed Sullivan Show, mais aussi celle du Tom Joad de Steinbeck et de tous les laissés-pour-compte, fictifs ou réels, du rêve américain.

Le rêve américain… Bruce Springsteen pourrait pourtant en être la parfaite incarnation s’il ne l’avait pas lui-même remis en question à longueur de chansons. Parti de rien, issu du milieu ouvrier, le « diable du New Jersey » a compris très tôt qu’il ne pourrait compter que sur lui-même. Et pour cela il faudrait beaucoup de travail, de sueur et de persévérance.

Véritable bête de scène (à 67 ans, il ne semble pas décidé à faire des concerts de moins de trois heures, allant parfois jusqu’à assurer lui-même sa première partie !), le chanteur a toujours refusé de se laisser enfermer dans le rôle du rocker survolté balançant des tubes rock destinés à agiter les stades. Pour preuve, son plus gros succès populaire, « Born in the USA », sera immédiatement suivi de « Tunnel of love », album introspectif dans lequel il choisit de s’attarder sur le sentiment amoureux…

Toute sa carrière sera à cette image. L’envie d’évasion suivie de l’envie de revenir chez les siens, dans sa « Hometown » qu’il aime autant qu’il la déteste. La furie des concerts avec l’E-street band suivie d’une période plus intimiste en solo. L’exaltation et l’espoir suivis du dur retour à la réalité, les sautes d’humeur du chanteur et son combat contre une forme lourde de dépression se dévoilant sans doute en filigrane…

Mais « Born to run », c’est aussi et surtout un véritable plaisir de lecture. On connaissait les talents d’auteur de chansons de Springsteen, mais l’écriture d’un livre est un exercice très différent. Là encore, il ne déçoit pas. On commence le livre par curiosité, par jusqu’au boutisme de fan, et on finit rapidement par le lire comme un roman qui, même si l’issue est connue, ne manque pas de rebondissements, de surprises et d’émotion. Des origines de ses ancêtres passés par Ellis Island jusqu’au parcours de ses enfants, Springsteen a écrit une grande saga. La sienne.

Chronique : « Sublimation » (Bastien Pantalé)

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Après nous avoir proposé « L’éveil », savant mélange de polar et de romance saupoudré de science-fiction, puis sa saga de science-fiction humaniste « Ascendance » (deux tomes déjà disponibles), Bastien Pantalé nous invite à plonger dans un pur thriller psychologique intitulé « Sublimation ».

Un pur thriller ? C’est en tout cas ce que l’on pourrait penser à priori, car tous les codes du genre sont maîtrisés dans cette intrigue aux faux airs d’un « Seven » à la française (référence dont il ne se cache pas d’ailleurs, puisqu’elle est évoquée dans le livre) L’auteur sait pourtant la rendre originale et surprenante jusqu’à un dénouement qui fera probablement réagir plus d’un lecteur !

Mais plutôt que de risquer de déflorer l’histoire, autant se référer à la quatrième de couverture :

« Bordeaux, place de la Bourse, une oeuvre d’art intrigue les passants. Le meurtre atroce qu’elle dissimule annonce une psychose sans précédent. Dans son atelier parisien, Damian Leisenberg subit les assauts de visions persistantes, des scènes macabres laissant présager le pire. Le controversé Capitaine Bonhoure se lance sur la piste d’un tueur en série pour le moins créatif, mais face à la complexité de l’enquête, ses dons de criminologue ne seront rien sans les avis éclairés du Lieutenant Torrès. Du port de la lune à Paris, le duo d’enquêteurs, impuissant, assiste au décompte des victimes »

On reconnaît tout de suite le style clair et élégant de l’auteur à un détail près : le rythme a changé. « L’éveil », malgré son suspense, avait un aspect volontairement contemplatif par endroits, lié à la nature même de son sujet et « Ascendance » prend le temps de développer différents mondes et personnages, mais ici, tout doit aller plus vite, car il y a un vrai sentiment d’urgence. Attention, Bastien Pantalé ne nous perd pas pour autant, car il gère parfaitement son récit que l’on devine longuement pensé et planifié, qu’il s’agisse des impressionnants détails techniques, descriptions de lieux et, plus intéressant encore, de la personnalité clairement dessinée de personnages réalistes que l’on éprouve un réel plaisir à suivre.

Au delà du frisson garanti par tout bon thriller, l’auteur développe en creux une réflexion sur la nature humaine, sur nos pulsions, notre possibilité à tendre vers le bien comme vers le mal, et la difficulté de se poser des limites… L’Art est bien sûr également au coeur du livre. Qu’est-ce que le beau et comment l’atteindre ? Et surtout à quel prix ?

Chronique : « Surtensions » (Olivier Norek)

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Amateurs de polars, si vous ne connaissez pas encore le Capitaine Coste, il est grand temps de faire connaissance et de l’accompagner dans son enquête (« ses enquêtes » devrait-on plutôt dire) dans le très bon Surtensions.

Surtensions… Un titre qui sonne comme une promesse qui sera largement exaucée. Celle d’un récit tendu qui mènera chacun des personnages, qu’il soit d’un côté ou l’autre de la justice et du « bien » (notion relative selon le point de vue de chacun d’entre eux) jusqu’à son point de rupture.

L’auteur, Olivier Norek, opte pour un prologue nous offrant un aperçu de la situation de Coste à la fin de toute cette histoire. Le capitaine, face à une psychologue, est épuisé et abattu. Les choses ont mal tourné : des pertes humaines dont un membre de son équipe…

Le récit, d’une grande richesse, nous livre différents « épisodes » très variés tels que la descente en enfer d’un homme brisé par le milieu carcéral, une « home invasion », un braquage d’un genre inédit, des règlements de compte… Ce kaléidoscope géant de la violence qui gangrène notre société est saisissant sans être gratuit.

En effet, l’auteur, lieutenant de police à la section enquêtes et recherches du SDPJ 93, ne se contente pas d’un simple état des lieux de la criminalité sur notre territoire. Tout ce qu’il retranscrit sert une fiction redoutable pour laquelle le réalisme n’est jamais sacrifié sur l’autel du suspense.

Il prend également un soin particulier à dépeindre ses personnages avec précision, puisant à volonté dans son grand nuancier de gris. Les représentants de la justice souffrent, déconnent, font des erreurs, s’égarent… Ceux qu’ils traquent ont leur propres valeurs et code de conduite, une famille à laquelle ils sont fidèles… et sont d’une grande dangerosité.

Le terme « coup de poing » sied à merveille à Surtensions. Certains passages sont très difficiles. Mais plus qu’une enquête ordinaire à la fin de laquelle on se réjouit de voir « les méchants » derrière les barreaux, vous garderez un goût amer de ce voyage en terre de violence tout en conservant le souvenir d’un récit édifiant peuplé d’hommes et de femmes au bord du gouffre.