Chronique : « Born to run » (Bruce Springsteen)

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On ne compte plus les livres consacrés au « boss » (dont l’hautement recommandable « Bruce » de Peter Ames Carlin), mais il en restait un à écrire. Celui que le fan n’osait plus espérer : l’auto-biographie. C’est désormais chose faite. Mais comme Springsteen ne fait jamais les choses à moitié, il lui aura fallu sept longues années pour écrire le récit de sa vie… Pas de faux suspense : le résultat est à la hauteur de l’attente.

L’anecdote est connue : le déclic de cette envie d’écriture fut la remarquable prestation de notre « working-class hero » et de son légendaire E-street band lors de la finale du Superbowl de 2009. Après une telle apogée, que restait-il à faire sinon regarder le chemin parcouru dans le rétroviseur ?

Avec la générosité qui le caractérise, Bruce n’oublie pas d’inclure son histoire dans une histoire plus grande. Celle de son quartier, de sa famille (dysfonctionnelle), de ses amis et surtout celle de son pays. Bruce est né aux USA. On connait la rengaine. Il l’a assez chanté, sans toujours être compris. Il se souvient de tout. La ségrégation. La guerre du Vietnam (à laquelle il a échappé, mais qui lui a volé des proches) Le 11/09/01. La crise économique…

Bruce Springsteen, c’est un gros morceau d’Amérique. Celle d’Elvis, arrivé tel un messie du rock dans la petite lucarne d’un gamin du New Jersey grâce au Ed Sullivan Show, mais aussi celle du Tom Joad de Steinbeck et de tous les laissés-pour-compte, fictifs ou réels, du rêve américain.

Le rêve américain… Bruce Springsteen pourrait pourtant en être la parfaite incarnation s’il ne l’avait pas lui-même remis en question à longueur de chansons. Parti de rien, issu du milieu ouvrier, le « diable du New Jersey » a compris très tôt qu’il ne pourrait compter que sur lui-même. Et pour cela il faudrait beaucoup de travail, de sueur et de persévérance.

Véritable bête de scène (à 67 ans, il ne semble pas décidé à faire des concerts de moins de trois heures, allant parfois jusqu’à assurer lui-même sa première partie !), le chanteur a toujours refusé de se laisser enfermer dans le rôle du rocker survolté balançant des tubes rock destinés à agiter les stades. Pour preuve, son plus gros succès populaire, « Born in the USA », sera immédiatement suivi de « Tunnel of love », album introspectif dans lequel il choisit de s’attarder sur le sentiment amoureux…

Toute sa carrière sera à cette image. L’envie d’évasion suivie de l’envie de revenir chez les siens, dans sa « Hometown » qu’il aime autant qu’il la déteste. La furie des concerts avec l’E-street band suivie d’une période plus intimiste en solo. L’exaltation et l’espoir suivis du dur retour à la réalité, les sautes d’humeur du chanteur et son combat contre une forme lourde de dépression se dévoilant sans doute en filigrane…

Mais « Born to run », c’est aussi et surtout un véritable plaisir de lecture. On connaissait les talents d’auteur de chansons de Springsteen, mais l’écriture d’un livre est un exercice très différent. Là encore, il ne déçoit pas. On commence le livre par curiosité, par jusqu’au boutisme de fan, et on finit rapidement par le lire comme un roman qui, même si l’issue est connue, ne manque pas de rebondissements, de surprises et d’émotion. Des origines de ses ancêtres passés par Ellis Island jusqu’au parcours de ses enfants, Springsteen a écrit une grande saga. La sienne.